
Un lourd volume relié de cuir. Quelques ferrures. Un symbole mystérieux sur la couverture. Et, à l’intérieur, des formules capables d’invoquer un démon ou de lancer une boule de feu sur le mage d’en face. Nous savons tous à quoi ressemble un grimoire médiéval.
Sauf que, étonnamment, les vrais grimoires n’avaient pas les mêmes références que nous…
L’histoire des vrais livres de magie est beaucoup plus étrange. Elle traverse l’Antiquité, le monde arabe, les monastères médiévaux, les cours princières, les ateliers des copistes puis ceux des imprimeurs. Surtout, elle piétine constamment nos catégories modernes : magie, religion, médecine, astrologie, astronomie et sciences ne sont pas aussi faciles à séparer qu’on pourrait le croire.
Pourquoi appelle-t-on cela un « grimoire » ?
Le mot est lui-même révélateur. « Grimoire » apparaît en français médiéval sous la forme grymoire. L’Académie française le rattache à gramaire, ancienne forme de « grammaire ». L’explication traditionnelle veut que les ouvrages savants écrits en latin aient été tellement incompréhensibles, pour ceux qui ne maîtrisaient pas cette langue, que la grammaire est progressivement devenue synonyme de savoir mystérieux, puis de livre de magie.
Le rapprochement n’est pas absurde. Dans l’Europe médiévale, l’écriture savante est en grande partie l’affaire des clercs et des lettrés. Lire le latin, comprendre l’astrologie ou manipuler des noms mystérieux donne accès à un savoir que la majorité de la population ne peut pas vérifier.
Le grimoire est donc associé dès l’origine à une idée essentielle : le pouvoir du savoir écrit.
Mais les historiens utilisent aujourd’hui le mot dans un sens beaucoup plus large que ne l’auraient nécessairement fait les propriétaires de ces manuscrits. Owen Davies, auteur d’une importante histoire des grimoires, les définit globalement comme des livres donnant des instructions permettant d’obtenir des effets magiques.
Bien avant le Moyen Âge, on écrivait déjà la magie
Les grimoires médiévaux ne surgissent pas brusquement dans la bibliothèque d’un sorcier vers 1250. La tradition européenne médiévale hérite elle-même de traditions beaucoup plus anciennes venues notamment du bassin méditerranéen et du Proche-Orient.

Dans l’Égypte des époques hellénistique et romaine circulaient déjà des recueils aujourd’hui regroupés sous le nom de papyrus magiques grecs. On y trouve incantations, recettes rituelles, divination, protection, magie amoureuse ou appels à des puissances surnaturelles. Beaucoup des manuscrits conservés datent des IIIe et IVe siècles, mais transmettent des traditions plus anciennes.
Ils montrent surtout combien la magie écrite voyage. Divinités égyptiennes, dieux grecs, traditions juives et éléments qui seront repris dans le christianisme peuvent apparaître dans les mêmes corpus. Des noms comme Iao, Raphael ou Sabaoth côtoient des références issues d’autres religions méditerranéennes.
Voilà déjà un premier trait que conserveront beaucoup de grimoires : on emprunte ce qui paraît puissant.
Au Moyen Âge, pas de rayon « grimoires »
Notre mage de fantasy possède généralement son ouvrage spécialisé. Le guérisseur a son livre de soins, l’alchimiste son traité d’alchimie et le sorcier son grimoire.
La réalité documentaire est plus désordonnée.
Les manuscrits médiévaux peuvent juxtaposer des éléments que nous classerions aujourd’hui dans des domaines différents : remèdes médicaux, astrologie, propriétés des pierres, prières, charmes, divination ou fabrication de talismans. Richard Kieckhefer insiste précisément sur cette position de la magie médiévale au croisement de la religion, des sciences naturelles et de la culture savante.
Dans certaines bibliothèques monastiques, des textes que nous qualifierions aujourd’hui de magiques pouvaient d’ailleurs côtoyer astronomie, médecine, alchimie, herbiers ou lapidaires.
Il faut aussi éviter un autre cliché : celui du grimoire appartenant nécessairement à une sorcière vivant à l’écart du village.
Les pratiques magiques médiévales concernent des milieux très divers. Kieckhefer retrouve parmi leurs praticiens des religieux, des prêtres, des médecins, des chirurgiens-barbiers, des guérisseurs, des devins et des personnes ordinaires. Mais la magie savante écrite nous conduit particulièrement vers les milieux lettrés, tout simplement parce que ce sont eux qui maîtrisent le latin et qui nous ont laissé le plus de documents.
Certains des manuscrits de magie rituelle les plus complexes semblent même avoir été rédigés ou utilisés par des membres du clergé.
Le sorcier médiéval pouvait donc être clerc. Et la source magique, une question subsidiaire.
Que trouvait-on réellement dans un grimoire ?
Pas une liste de sorts avec leur coût en mana.
Le contenu est souvent procédural. Il explique comment accomplir une opération.
Il peut préciser le moment astrologique approprié, les objets nécessaires, les noms à prononcer, les figures à tracer, la manière de préparer l’opérateur ou l’endroit où doit se dérouler le rituel. Certaines traditions prescrivent jeûne, ablutions, prières, fumigations, bougies, encens ou instruments spécialement préparés.
La Clavicula Salomonis, la célèbre Clavicule de Salomon, en fournit un bon exemple. Les versions connues décrivent notamment des préparations rituelles, des outils, des moments astrologiques et différents « experiments », terme qui désigne ici des opérations magiques. Leurs objectifs peuvent être très terrestres : retrouver un objet volé, susciter l’amour ou l’amitié, devenir invisible ou produire une illusion.

Les Clavicules de Salomon ; traduit de l’hébreux en langue latine par le rabin Abognazar et mis en langue vulgaire par M. Barault, archevêque d’Arles. — 1634. Bibliothèque nationale de France, Public domain, via Wikimedia Commons.

Les noms divins et angéliques occupent également une place considérable. Dans plusieurs traditions magiques juives et chrétiennes, écrire, disposer ou prononcer correctement certains noms fait partie du mécanisme même du rituel. Des diagrammescirculaires, lettres, caractères et signes peuvent ainsi devenir autant d’éléments actifs du procédé.
Le grimoire tient parfois davantage du manuel technique que du livre de sorts, avec des procédures fondées sur une conception magique du monde.
Et les démons dans tout ça ?
Ils sont bien là.
Mais là encore, notre vocabulaire moderne peut nous tromper. La nigromantia médiévale, que l’on traduit souvent par « nécromancie », ne consiste pas principalement à faire revenir les morts pour leur demander comment se passe l’au-delà.

Dans de nombreux textes médiévaux, elle désigne plutôt une magie cérémonielle destinée à conjurer et contraindre des esprits, notamment des démons. La communication avec les morts existe, mais elle est beaucoup moins centrale que la fantasy contemporaine pourrait le laisser penser.
Le manuscrit latin du XVe siècle étudié par Richard Kieckhefer dans Forbidden Rites est particulièrement instructif. Il rassemble prières et conjurations, magie sympathique, magie astrale, catalogues d’esprits et même des cérémonies destinées à consacrer un livre de magie. Il ne forme pourtant pas un traité parfaitement construit : c’est une compilation, un ensemble de matériaux assemblés.
Plus étonnant pour un lecteur moderne, les frontières entre le rituel chrétien et la magie interdite peuvent devenir très fines. Psaumes, prières, noms de Dieu et formes empruntées à la liturgie chrétienne peuvent être réemployés dans des opérations que les autorités religieuses condamnent pourtant.
Ce n’est donc pas nécessairement la présence d’une prière qui permet de distinguer le missel du grimoire. Tout dépend aussi de ce que l’utilisateur compte en faire.
Le Picatrix : quand la magie traverse les cultures
Parmi les ouvrages les plus importants de cette histoire figure le Picatrix.
À l’origine se trouve un vaste traité arabe, la Ghāyat al-ḥakīm, composé dans l’Al-Andalus médiéval. Il rassemble notamment astrologie, philosophie naturelle, propriétés occultes et magie astrale. Au XIIIe siècle, sous Alphonse X de Castille, le texte est traduit en castillan puis en latin. Le prologue latin date cette entreprise de traduction de 1256.
Le voyage du texte est presque aussi intéressant que son contenu. En passant d’un milieu culturel à un autre, il est traduit, abrégé, adapté et parfois modifié. Les études comparant la Ghāyat arabe et le Picatrix latin montrent à la fois une importante continuité et des transformations liées au nouveau contexte religieux et intellectuel.
Le Picatrix donne notamment des instructions relatives à la fabrication d’images et de talismans destinés à capter les influences astrales. Il ne s’agit donc pas simplement de prononcer une formule : matériaux, configuration des astres, figures et moment de fabrication participent tous au fonctionnement supposé de l’objet.
C’est aussi un formidable exemple de circulation du savoir entre mondes arabe et latin. Une partie de ce que nous associons spontanément aujourd’hui à la « magie occidentale » a suivi des routes beaucoup plus cosmopolites.
À quoi ressemblait physiquement un grimoire médiéval ?
C’est ici que le cinéma (ou la réalité) risque de nous décevoir.
Il n’existe pas de format réglementaire du grimoire, avec cuir obligatoire et pentagramme homologué. Ce qui ne signifie pas qu’il faille y renoncer. Si vraiment l’âme de votre votre personnage s’y accroche, foncez !
Prenons un manuscrit conservé par la Wellcome Collection. Copié à Ferrare en 1487, il ne mesure qu’environ 21 × 15 cm et compte seulement 25 feuillets. Il contient des textes astrologiques, des figures planétaires et un extrait du Picatrix. Quelques titres sont écrits en rouge, des figures et carrés numériques apparaissent dans les marges.
Voilà déjà quelque chose qui ressemble davantage à un carnet de travail qu’au monumental grimoire posé sur son lutrin dans la tour du mage.
Sa reliure actuelle est d’ailleurs une reliure moderne en demi-cuir. Prudence, donc, lorsqu’une photographie de manuscrit ancien semble confirmer exactement l’apparence que nous imaginions. Le contenu peut dater du XVe siècle sans que la couverture que nous regardons soit celle manipulée par le premier propriétaire.
Cela ne signifie pas que la reliure en cuir soit anachronique. Les manuscrits médiévaux étaient couramment constitués de cahiers cousus sur des supports, fixés à des ais de bois puis recouverts de cuir ou de tissu.
Un grimoire en cuir est donc parfaitement plausible. Le pentagramme en relief accompagné de pierres rouges et d’un fermoir en forme de crâne relève un peu plus de la négociation avec le département accessoires.
Le détail le plus intéressant : les grimoires changeaient
Nous avons tendance à imaginer un texte magique comme un livre transmis depuis l’Antiquité avec chaque virgule miraculeusement conservée.
Les manuscrits racontent exactement le contraire.
Ils sont copiés, abrégés, complétés et corrigés. Un possesseur ajoute une recette. Un autre annote une opération. Un copiste compare manifestement plusieurs sources. Certaines familles de grimoires existent ainsi sous quantité de versions différentes.
Les recherches les plus récentes sur la Clavicula Salomonis sont particulièrement éclairantes. L’étude de Gal Sofer rappelle en 2026 qu’au moins deux cents manuscrits et imprimés portent ce titre, avec des variations considérables. Il propose même de considérer ces textes comme des ouvrages « ouverts », destinés à compléter et organiser d’autres matériaux magiques.
Un manuscrit n’est donc pas nécessairement la copie fidèle d’un « original » disparu. Chaque utilisateur peut devenir un peu auteur.
Le manuscrit de Ferrare de 1487 en apporte une jolie illustration. Des notes ont été ajoutées quelques années après sa copie, certaines accompagnées de dates comprises entre 1490 et 1495 et de commentaires qui semblent évaluer la fabrication de sceaux planétaires : satis bene, « assez bien », ou optime, « très bien ».
Autrement dit, quelqu’un paraît avoir utilisé le livre, essayé ce qu’il contenait et noté le résultat.
Difficile de faire plus « grimoire » !
L’imprimerie change ensuite complètement la donne
À partir de la fin du XVe siècle, l’imprimerie transforme la circulation des textes. Les grimoires entrent progressivement dans un autre monde : celui du livre reproductible, du commerce, de la censure et, plus tard, de la littérature populaire.
Owen Davies souligne combien l’histoire des grimoires accompagne celle de l’imprimerie, des Réformes religieuses et de la répression de certaines pratiques magiques.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles apparaissent également des livres de magie bon marché destinés à un public beaucoup plus large. En France, certains circulent par les réseaux de littérature populaire et de colportage. Le grimoire n’est plus seulement un manuscrit latin accessible à quelques lettrés : il peut devenir un petit livre imprimé que l’on achète, transporte, cache ou prête.
C’est progressivement ce monde qui donnera au grimoire une partie de sa réputation moderne de livre secret et interdit.
Le grimoire devient secret et interdit
Cette réputation n’est pas entièrement légendaire : Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les autorités religieuses et civiles surveillent certains ouvrages de magie. Et les archives de l’Inquisition montrent des textes comme les Clavicules de Salomon copiés, vendus ou échangés malgré les interdictions. Mais la censure produit aussi un effet paradoxal : elle renforce l’attrait d’un savoir présenté comme dangereux et réservé aux initiés.
Au XVIIIe siècle, particulièrement en France, des imprimeurs exploitent ce marché en proposant pour quelques sous des petits livres de magie qui mettent à la portée d’un public beaucoup plus large des recettes et conjurations auparavant limitées par le prix, la langue ou l’accès aux manuscrits.
Le « secret » devient alors aussi un argument de vente : titres mystérieux, auteurs prestigieux ou légendaires et promesses de connaissances cachées contribuent à fabriquer cette aura sulfureuse. Le grimoire moderne naît ainsi d’un curieux mélange de répression véritable, de circulation clandestine et de marketing de l’interdit.
Alors, comment fabriquer un grimoire crédible en GN ?
L’histoire donne finalement de meilleures idées que beaucoup d’accessoires de cinéma.
Un grimoire crédible ne devrait probablement pas sembler avoir été conçu intégralement un mardi après-midi par son propriétaire. Il devrait donner l’impression d’être un objet qui s’est construit avec le temps.

Une écriture principale peut être complétée par une autre. Certaines pages seront très organisées, d’autres couvertes de corrections. Une recette peut renvoyer à un symbole tracé vingt pages plus loin. Des morceaux de connaissances très différents peuvent cohabiter : propriétés d’une plante, mouvement d’une planète, dessin d’un talisman, prière, carte, formule ou compte rendu d’une expérience qui a manifestement très mal tourné.
Les marges sont presque aussi importantes que le texte.
« À refaire lorsque Mars est ascendant » semble nettement plus vraisemblable que « Boule de feu, niveau 4 ».
Enfin, inutile que tout soit compréhensible. L’histoire même du mot grimoire nous ramène à cette idée : un bon livre de magie doit laisser deviner qu’il contient un savoir qui échappe en partie à celui qui le regarde.
Après tout, si votre adversaire ouvre votre grimoire et comprend immédiatement comment tout fonctionne, c’est soit que vous êtes beaucoup trop ordonné, soit qu’on lit en vous comme dans un livre ouvert.
Un grimoire vierge fournit la base. Ce sont ensuite les annotations, corrections, symboles et ajouts successifs qui donneront l’impression qu’il appartient à votre personnage de longue date.
Vous reprendrez une dose d’ésotérisme avec notre article sur le symbole du serpent.
Sources bibliographiques
Davies, Owen. Grimoires: A History of Magic Books. Oxford University Press, 2009. Une synthèse de référence sur l’histoire des livres de magie, leur circulation et leur transformation avec l’imprimerie.
Kieckhefer, Richard. Magic in the Middle Ages, 3e éd. Cambridge University Press, 2021. Référence générale sur la magie médiévale, ses praticiens et ses relations avec la religion, la médecine et les savoirs savants.
Kieckhefer, Richard. Forbidden Rites: A Necromancer’s Manual of the Fifteenth Century. Pennsylvania State University Press, 1997. Étude et édition du manuscrit Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 849, important témoignage de magie rituelle du XVe siècle.
Sofer, Gal. « Upon the Magician’s Escritoire: A Recently Discovered Hebrew Clavicula Salomonis ». Harvard Theological Review, Cambridge University Press, 2026. Étude récente particulièrement utile sur la transmission et les multiples versions des Clavicules de Salomon.
Boudet, Jean-Patrice ; Coulon, Jean-Charles. Travaux consacrés au Picatrix et à la transmission de la Ghāyat al-ḥakīm dans l’Occident latin. Utiles pour comprendre la traduction, l’adaptation et la circulation de la magie astrale entre mondes arabe et latin.
Wellcome Collection. MS.128, manuscrit copié à Ferrare en 1487. Petit recueil d’astrologie et de magie astrale comprenant notamment des éléments issus du Picatrix.
Barbierato, Federico. In the Room of the Circles: The Inquisition and Books of Magic in Early Modern Venice. Routledge, 2025. Sur la circulation, la copie, l’échange et la répression des livres de magie, notamment les Clavicules de Salomon, à partir des archives inquisitoriales vénitiennes.
Cet article a été en grande partie généré avec l’aide de l’IA, puis il a été corrigé, réécrit et illustré par un humain.

