Fehu apporte la richesse, Algiz protège, Tiwaz donne du courage et Berkano favoriserait la naissance. Voilà, en quelques secondes vous venez de croiser l’une des versions les plus répandues des runes sur Internet.
Le problème ? L’histoire est moins basique.
Les runes sont avant tout des caractères d’écriture utilisés par différents peuples germaniques pendant plus d’un millénaire. Elles ont servi à écrire des noms, commémorer des morts, marquer des objets, rédiger des messages et, dans certains cas, composer des inscriptions à caractère religieux ou magique.
Autre surprise : les fameuses « 24 runes vikings » que l’on voit partout ne sont pas vraiment l’alphabet des Vikings. À l’époque viking, les Scandinaves utilisent principalement un système plus récent comportant seulement 16 runes.
Alors que signifient réellement les runes ? Faisons le tri entre alphabet historique, noms des signes, mythologie nordique et interprétations modernes.
Une rune est d’abord une lettre
Une rune est un caractère appartenant à une famille d’alphabets employés dans le monde germanique.
Le terme Futhark désigne ces alphabets runiques. Son nom est construit exactement comme notre mot « alphabet », mais à partir des six premières runes :
F – U – Þ – A – R – K
Soit : Fehu, Uruz, Thurisaz, Ansuz, Raidho et Kenaz dans les reconstructions habituellement utilisées pour le Futhark ancien.
Ces signes étaient particulièrement adaptés à la gravure. Beaucoup sont constitués de traits droits, pratiques à inciser dans le bois, l’os, le métal ou la pierre.
Une inscription runique n’est donc pas nécessairement un talisman mystérieux. Elle peut tout aussi bien dire « Untel a fabriqué ceci », porter un nom, commémorer un défunt ou transmettre un message beaucoup plus quotidien.
Les archéologues ont même retrouvé des inscriptions dont le contenu n’a rien de particulièrement solennel. Comme quoi disposer d’un alphabet mystérieux n’empêche pas de s’en servir pour des choses parfaitement ordinaires.
Les Vikings avaient-ils 24 runes ?
C’est probablement la confusion la plus importante à corriger.
Il n’existe pas un alphabet runique immuable. Les systèmes évoluent avec les langues et les époques.
Le Futhark ancien : 24 runes

Le Futhark ancien compte 24 signes. Il est employé approximativement entre le IIe et le VIIe siècle de notre ère dans différentes régions du monde germanique.
Il est donc antérieur à l’âge viking, que l’on situe conventionnellement à partir de la fin du VIIIe siècle.
La célèbre pierre de Kylver, découverte sur l’île suédoise de Gotland et datée autour de l’an 400, comporte notamment une série presque complète des 24 caractères.
C’est pourtant ce Futhark à 24 runes qui est aujourd’hui le plus fréquemment présenté dans les livres d’ésotérisme, les jeux de divination et sur les bijoux contemporains.
Le Futhark récent : 16 runes

Pendant l’âge viking, le système dominant en Scandinavie est le Futhark récent, ou Younger Futhark.
Il ne possède plus que 16 caractères.
Cela semble paradoxal puisque le vieux norrois comportait davantage de sons. Une même rune pouvait donc représenter plusieurs sons différents. Il fallait comprendre le mot grâce au contexte.
Le Futhark récent existe lui-même sous plusieurs variantes graphiques et continuera à évoluer vers les runes médiévales.
Alors, que signifient les 24 runes du Futhark ancien ?
Chaque rune possédait vraisemblablement un nom. Ce nom aidait notamment à mémoriser le son correspondant, selon un principe comparable à « A comme arbre ».
Mais un point est essentiel : les noms du Futhark ancien ne nous sont pas directement connus grâce à un manuel rédigé au IVe siècle.
Ils ont été reconstruits par les linguistes, notamment à partir des noms de runes conservés dans des traditions plus tardives, comme les poèmes runiques anglo-saxons, norvégiens et islandais.
Voici donc le sens lexical traditionnel ou reconstruit du nom des 24 runes. Ce tableau ne donne pas leurs prétendus « pouvoirs magiques ».
| Rune | Nom usuel | Sens du nom ou référence historique |
|---|---|---|
| ᚠ | Fehu | Bétail, richesse mobilière |
| ᚢ | Uruz | Aurochs, interprétation discutée |
| ᚦ | Thurisaz | Géant ou être hostile, reconstruction discutée |
| ᚨ | Ansuz | Dieu, membre des Æsir |
| ᚱ | Raidho | Chevauchée, déplacement |
| ᚲ | Kenaz | Nom et sens discutés ; les traditions tardives divergent |
| ᚷ | Gebo | Don |
| ᚹ | Wunjo | Joie |
| ᚺ | Hagalaz | Grêle |
| ᚾ | Nauthiz | Besoin, nécessité, contrainte |
| ᛁ | Isa | Glace |
| ᛃ | Jera | Année, récolte |
| ᛇ | Eihwaz | If |
| ᛈ | Perthro | Sens incertain |
| ᛉ | Algiz | Nom et sens originels incertains |
| ᛊ | Sowilo | Soleil |
| ᛏ | Tiwaz | Týr, divinité germanique |
| ᛒ | Berkano | Bouleau |
| ᛖ | Ehwaz | Cheval |
| ᛗ | Mannaz | Être humain |
| ᛚ | Laguz | Eau, liquide |
| ᛜ | Ingwaz | Ing, nom associé à une figure divine ou héroïque |
| ᛞ | Dagaz | Jour |
| ᛟ | Othala | Bien hérité, patrimoine familial |
Cette liste explique déjà une partie de la symbolique développée ultérieurement.
Fehu signifie quelque chose comme « bétail » ou « richesse ». Il est donc facile d’en faire une rune moderne de prospérité. Ehwaz signifie « cheval » : le passage au voyage, au mouvement ou à la coopération est tentant. Berkano renvoie au bouleau : croissance et renouveau y sont vite assimilés.
Mais il faut distinguer le sens du nom historique et l’interprétation spirituelle moderne.
Entre « Fehu signifie bétail ou richesse » et « dessiner Fehu sur son portefeuille le programme pour la prospérité », il y a quelques siècles d’interprétation. Et quelques systèmes monétaires aussi.
Chaque rune avait-elle une signification magique ?
C’est ici que les choses deviennent intéressantes.
Répondre simplement « non » serait excessif. Répondre « oui, chaque rune possédait un pouvoir précis » le serait tout autant.
Des inscriptions runiques à fonction probablement magique ou religieuse existent réellement. On trouve notamment des formules inscrites sur des amulettes, des objets destinés à la protection, des invocations et plus tard des textes chrétiens utilisant les runes.
Les chercheurs Mindy MacLeod et Bernard Mees ont consacré un ouvrage entier, Runic Amulets and Magic Objects, aux inscriptions runiques susceptibles d’avoir eu une fonction magique ou religieuse. Leur étude montre surtout à quel point ces pratiques étaient diverses.
La magie runique attestée par l’archéologie
Les runes apparaissent sur des pendentifs, des bijoux, des armes, des os ou encore des morceaux de bois. Certaines inscriptions cherchent à protéger leur porteur, favoriser la guérison ou la fertilité ; d’autres invoquent des dieux et des héros, expriment un désir amoureux, prononcent une malédiction ou utilisent des formules chrétiennes. Des mots récurrents comme alu ou laukaz semblent également avoir joué un rôle particulier dans certaines inscriptions, même si leur signification exacte reste discutée.
Surtout, cette documentation ne montre pas que chaque rune possédait individuellement un « pouvoir » fixe. L’efficacité attendue pouvait venir d’une formule complète, d’un nom divin, d’un mot répété, de la disposition des signes ou de l’objet sur lequel ils étaient gravés. La magie runique attestée par l’archéologie ressemble donc beaucoup moins à un tableau « une rune = un pouvoir » qu’à un ensemble de pratiques utilisant l’écriture comme l’un des éléments du rituel.
L’étude montre également que ces pratiques évoluent avec le temps. Après la christianisation de la Scandinavie, les runes continuent par exemple à être employées sur des amulettes contenant des prières ou des formules chrétiennes. Les runes ne passent donc pas brutalement d’un univers « païen et magique » à un univers chrétien : elles continuent d’être utilisées, mais dans de nouveaux contextes.

Interprétations modernes
En revanche, nous ne possédons pas de manuel ancien disant :
Algiz = protection
Fehu = argent
Gebo = amour
Berkano = fertilité
Ce type de tableau rudimentaire appartient aux systèmes ésotériques et divinatoires modernes.
Une rune pouvait avoir une valeur sonore, un nom évocateur et, dans certains contextes, être utilisée dans une inscription magique. Cela ne signifie pas automatiquement qu’elle fonctionnait comme une carte de tarot miniature dotée d’un sens divinatoire permanent.
Odin a-t-il créé les runes ?

Dans la mythologie nordique, les runes possèdent pourtant une dimension beaucoup plus mystérieuse.
Le Hávamál, poème conservé dans l’Edda poétique, raconte comment Odin reste suspendu pendant neuf nuits à un arbre, blessé par une lance et privé de nourriture et de boisson.
Au terme de cette épreuve, il saisit les runes et acquiert une nouvelle connaissance.
L’arbre est généralement identifié à Yggdrasil, même si le passage concerné ne le nomme pas explicitement.
Ce récit ne raconte évidemment pas l’origine historique de l’écriture runique. Il appartient à la mythologie.
Mais il montre quelque chose d’important : dans la littérature nordique médiévale, la connaissance des runes peut être associée au savoir, au secret et au pouvoir.
Cette dimension mythologique explique une bonne partie de leur fascination actuelle.
Les runes servaient-elles à faire de la magie ?
Oui, parfois.
Certaines inscriptions semblent clairement dépasser la simple écriture quotidienne. On rencontre des formules répétitives, des invocations, des demandes de protection ou de guérison et des textes destinés à agir sur une personne ou une situation.
La littérature norroise raconte également différentes utilisations magiques des runes.
Mais une difficulté demeure : une grande partie de cette littérature a été mise par écrit plusieurs siècles après la christianisation de la Scandinavie.
Il faut donc distinguer :
les inscriptions archéologiques réellement conservées ;
les récits médiévaux parlant de magie runique ;
et les systèmes ésotériques beaucoup plus récents.
Mélanger les trois donne des pages très spectaculaires. Les séparer permet de comprendre quelque chose.
Les Vikings utilisaient-ils les runes pour prédire l’avenir ?
Nous n’avons pas de preuve solide d’un système divinatoire viking comparable aux tirages de runes pratiqués aujourd’hui.
Un passage célèbre de l’auteur romain Tacite décrit au Ier siècle des peuples germaniques tirant au sort des morceaux de bois marqués de signes. Mais il ne dit pas que ces signes sont des lettres runiques.
L’association semble séduisante. Elle n’est pas une preuve.
Les systèmes modernes consistant à tirer des pierres portant les 24 runes du Futhark ancien et à interpréter chacune selon une grille fixe relèvent donc essentiellement de pratiques contemporaines inspirées de matériaux historiques.
On peut parfaitement les pratiquer si l’on apprécie ce type de démarche. Il vaut simplement mieux ne pas présenter le mode d’emploi comme celui d’un devin scandinave de l’an 900.
Pourquoi les runes apparaissent-elles autant sur les bijoux vikings ?
Parce qu’elles fonctionnent extraordinairement bien comme motif graphique.
Les lignes anguleuses se gravent facilement dans le métal, et l’alphabet évoque immédiatement l’univers germanique et nordique.
Cette association n’est d’ailleurs pas une invention complète de la bijouterie contemporaine. Des inscriptions runiques apparaissent historiquement sur différents objets, dont des armes, des amulettes et des pièces de petite taille.
Mais un bijou moderne couvert de runes n’est pas nécessairement la reproduction d’un bijou viking.
Chez Chevalier du Drac, par exemple, notre anneau runique reprend plusieurs caractères du Futhark ancien. Ils peuvent être appréciés pour leur graphisme, pour l’histoire de cet alphabet ou pour les significations personnelles que chacun souhaite leur attribuer.
Nous proposons notamment un anneau runique en argent, sa version en bronze, ainsi que différents bijoux mêlant runes et motifs d’inspiration nordique.
Il serait en revanche aventureux de promettre qu’une bague gravée de Tiwaz augmente automatiquement les chances de vaincre son adversaire. Surtout si celui-ci possède une masse à deux mains.
Comment choisir une rune pour un bijou ou un personnage ?
Tout dépend de ce que l’on recherche.
Pour une démarche historique, mieux vaut partir du nom de la rune et de ce que nous savons réellement des systèmes runiques.
Fehu pourra évoquer la richesse parce que son nom renvoie au bétail et aux biens. Tiwaz évoque directement Týr. Sowilo renvoie au soleil. Mannaz à l’être humain.
Pour un personnage de GN, une création artistique ou un bijou personnel, rien n’interdit ensuite d’élaborer sa propre symbolique.
La distinction importante est simplement de savoir où s’arrête l’histoire et où commence l’interprétation moderne.
C’est d’ailleurs souvent dans cet espace que la fantasy s’amuse le mieux.
Peut-on écrire son nom en runes vikings ?
Oui, mais il vaut mieux éviter de remplacer mécaniquement chaque lettre française par une rune.
Les runes correspondent à des sons, pas aux lettres de notre alphabet moderne.
Pour écrire dans le Futhark récent, il faut donc partir de la prononciation du mot et essayer de la rendre avec les sons disponibles.
Le système utilisé par les Scandinaves de l’âge viking ne comptait que seize signes, et plusieurs runes pouvaient représenter différents sons.
Écrire « Alexandre » en remplaçant simplement A-L-E-X-A-N-D-R-E par neuf symboles prétendument équivalents produit donc quelque chose de graphiquement runique, mais pas nécessairement une transcription historiquement convaincante…
Les runes sont-elles uniquement vikings ?
Non.
Les premières inscriptions runiques précèdent de plusieurs siècles l’époque viking.
Les runes ont été employées par différentes populations germaniques, notamment en Scandinavie, en Europe continentale et dans le monde anglo-saxon.
L’Angleterre et la Frise développent ainsi leur propre système, appelé Futhorc anglo-saxon, qui comporte davantage de caractères afin de s’adapter aux évolutions de la langue.

Réduire toutes les runes aux Vikings revient donc un peu à réduire l’alphabet latin aux Romains : ils jouent un rôle essentiel dans son histoire, mais celle-ci est beaucoup plus vaste.
Que retenir de la signification des runes vikings ?
Les runes possèdent bien des noms et certains de ces noms renvoient à des réalités fortes : richesse, glace, soleil, cheval, homme, dieu, bouleau ou héritage.
Elles apparaissent aussi dans des contextes magiques et religieux.
Mais les tableaux modernes attribuant systématiquement à chacune des 24 runes des concepts comme « développement personnel », « énergie féminine », « leadership » ou « réussite financière » vont beaucoup plus loin que ce que permettent les sources historiques.
La meilleure façon d’aborder les runes consiste donc à conserver leurs différentes dimensions sans les confondre :
une lettre, un nom, parfois un symbole, parfois un outil rituel et, aujourd’hui, un formidable matériau pour l’imaginaire.
Finalement, les runes n’ont pas besoin qu’on leur invente trois pouvoirs chacune pour être fascinantes. Leur véritable histoire fait déjà largement le travail.
Reprenez une dose d’ésotérisme et d’histoire avec notre article sur les vrais livres de magie.
Bibliographie
Barnes, Michael P., Runes: A Handbook, Woodbridge, Boydell Press, 2012.
MacLeod, Mindy & Mees, Bernard, Runic Amulets and Magic Objects, Woodbridge, Boydell Press, 2006.
Page, R. I., An Introduction to English Runes, 2e éd., Woodbridge, Boydell Press, 1999.
Spurkland, Terje, Norwegian Runes and Runic Inscriptions, Woodbridge, Boydell Press, 2005.
Hávamál, dans The Poetic Edda, notamment strophes 138-145 consacrées à l’acquisition des runes par Odin.
Magin, Elisabeth Maria, Data-based Runes: Macrostudies on the Bryggen Runic Inscriptions, The Bryggen Papers, vol. 10, University of Bergen, 2023. Ouvrage évalué par les pairs.
Cet article a été généré par un LLM puis il a été relu, modifié et illustré par un humain.

